Julien Green : "En anglais, j'étais devenu quelqu'un d'autre."
Julian Green traduit par Julien Green : Le langage et son double / The language and its shadow.
Seuil, collection Points, 1987, 405 p.
Ce recueil est un des rares exemples de textes écrits en deux langues par un même auteur ; je dis écrit en deux langues plutôt que traduit, car l'un des principaux enseignements de ces articles portant, pour la plupart, sur le bilinguisme, est qu'on ne pense pas la même chose dans une langue et dans une autre, et qu'à sujet égal, le propos peut changer assez profondément.
Green, américain né à Paris, qui a écrit la plupart de ses ouvrages en français, a pris pleinement conscience de ce problème lorsque la guerre l'a "exilé" aux Etats-Unis et qu'il entreprit d'écrire ses souvenirs pour faire connaître à ses compatriotes le monde perdu de la France d'avant-guerre : il commence la rédaction en français, puis s'avise qu'il vaudrait mieux les "traduire" en anglais pour atteindre le public américain et se met à réécrire, croit-il, le même texte en anglais ; il découvre alors que ce n'est pas le même texte qui lui vient sous la plume : "je m'aperçus que j'écrivais un autre livre, un livre si complètement différent du texte français que tout l'éclairage du sujet était transformé. En anglais, j'étais devenu quelqu'un d'autre. De nouveaux trains de pensée démarrèrent dans mon esprit, de nouveaux convois d'idées se formèrent. La ressemblance entre ce que j'écrivais maintenant en anglais et ce que j'avais écrit en français était si petite qu'on aurait pu douter que ce fût du même auteur."
Lorsqu'un auteur se traduit lui-même, il constate qu'il ne dit et ne pense pas les mêmes choses dans une langue et dans l'autre : "le sujet était bien le même. Le choix des détails était tout autre". "Il y a une façon d'aborder un sujet qui est anglo-saxonne, et il en est une autre qui est française". Ainsi, les traductions qu'on trouve dans ce recueil, bien qu'elles soient de l'auteur même, manquent singulièrement d'exactitude, et ne satisferaient guère un universitaire. Parfois même ce sont des phrases entières ou des paragraphes qui disparaissent ou sont remplacés par d'autres, comme si leur validité n'avait plus lieu d'être dans la langue nouvelle. En effet, "parler une langue, c'est se prêter à l'influence de toute une race et quelquefois s'y soumettre. La race anglo-saxonne, à laquelle j'appartiens, est caractérisée par une extrême réticence dans l'expression de ses sentiments (...). Le Français n'éprouve pas les mêmes scrupules à révéler ce qu'il éprouve. De là une littérature qui a un caractère fort différent."
Une des remarques les plus intéressantes n'est curieusement pas traduite par Green : "The difference between a good and a bad translator is that the bad translator thinks in the language from which he is translating, whereas the good translator thinks in the language of his translation." Hasardons-nous cependant à traduire ce passage, parce qu'il paraît précieux pour tous les traducteurs : "La différence entre un bon et un mauvais traducteur est que le mauvais pense dans la langue qu'il traduit, alors que le bon pense dans la langue dans laquelle il traduit". Peut-être Green a-t-il hésité devant ce principe trop entier. Il reconnaît par ailleurs qu'il y a cependant des choses qu'on ne pense pas naturellement dans certaines langues. La meilleure traduction prend alors un air "dissonant", comme un instrument accordé trop haut. Comme si l'on forçait la langue à dire des choses qui ne conviennent pas à son génie. Et ce n'est pas son moindre charme.
Ce débat animait récemment un forum de latin, où l'on traduisait l'ouvrage d'un autre américain, le professeur Hale, L'art de lire le latin, qu'on peut désormais lire en bilingue sur le net. Ceux qui ont subi l'enseignement du latin à l'école se souviennent combien fastidieux était l'exercice consistant à démanteler la phrase latine pour chercher le sujet, le verbe à la fin de la phrase, etc., bref à imposer artificiellement l'ordre syntaxique du français à la phrase avant de chercher seulement à la comprendre. Avec une telle méthode, impossible de parvenir un jour à lire le latin dans le texte. Hale propose une méthode bien plus naturelle : lire la phrase latine dans son ordre propre, et la comprendre comme la comprenaient les Romains. Maintenant, lire est une chose, traduire en est une autre. Hale donne l'exemple d'une phrase de Tite-Live : "Tarquinium moribundum cum qui circa erant excepissent, illos fugientes lictores comprehendunt" et propose de la lire dans l'ordre de la phrase, en suivant le dévoilement des événements. S'il faut donc traduire le texte comme on doit le lire, il faut alors imiter le style des traducteurs d'autrefois, qui faisaient du latin en français. Ainsi Nisard, en 1864 : "Tarquin tombe mourant dans les bras de ceux qui l'entourent ; mais les meurtriers, qui fuient, sont arrêtés par les licteurs". Ou encore Gaston Baillet chez Budé : "Tarquin tombe mourant dans les bras de son entourage, tandis que les deux fuyards sont arrêtés par les licteurs".
Au contraire, une traduction "francisante" dirait : "les licteurs s'emparent des meurtriers qui prenaient la fuite, cependant que son entourage soutient Tarquin mourant". Notons que la traduction récente d'Annette Flobert, aux éditions Garnier-Flammarion, n'est pas loin de cette version : "Tandis qu'on s'empressait autour du roi mourant, les licteurs arrêtèrent les meurtriers qui cherchaient à s'enfuir". Annette Flobert a en effet voulu réécrire Tite-Live en français courant, afin d'en ouvrir l'accès au grand public. Sans doute perd-on beaucoup des effets stylistiques de l'original, cette fameuse concision latine qui semble courir avec les événements, et les latinistes seront-ils déçus. Au regard du principe de Green ce serait néanmoins la bonne façon de procéder. Ces traductions sont plus conformes au génie de la langue française, alors que les autres citées plus haut font un effet étrange de "version latine".
Certes, dans les deux versions, les faits sont les mêmes, mais les styles fort différents. Là où on a, comme chez Tite-Live une série d'images, la version Flobert fait de belles phrases bien frappées, qui relatent les faits tel qu'un Français les eût perçus. Mais c'est au point qu'on peut se demander si ce sont bien exactement les mêmes faits : d'un côté, le Roi tombe dans les bras des gens qui se trouvent là ; dans l'autre version, "on s'empresse autour de lui", sans doute pour le secourir. Dans un cas, les assassins s'enfuient, ils sont déjà loin (illos = les meurtriers, qui fuient...) et on les rattrape : c'est un récit ; dans l'autre, il sont arrêtés dès qu'ils "cherchent à fuir", et la scène peut se contempler d'un coup d'œil : c'est un tableau. On peut se demander si l'élégance française ne trahit pas quelque peu le mouvement : le contraste est effacé entre la scène du roi mourant au milieu de son entourage figé, et la fuite des meurtriers, rattrapés et appréhendés par les licteurs. Autrement dit, selon le génie de la langue, les mêmes faits ne sont pas perçus exactement de la même manière.
Que faut-il donc faire ? épouser le génie de la langue de traduction, et traduire comme un français parlerait s'il pensait et voyait la scène lui-même, ou au contraire forcer le français à parler et à penser comme le latin ? Green observe que pour la plupart des ouvrages, il faut adapter la pensée elle-même à la langue de la traduction.
Mais il y a des exceptions : la plus remarquable est la Bible, et ce qui fait selon lui la supériorité de la "King James" en anglais, ou de la traduction de Luther en allemand, est leur littéralisme, alors que les messieurs de Port-Royal ont voulu faire parler Dieu comme à la cour de Louis XIV.
C'est ainsi encore que Chateaubriand a traduit Milton, dans un étrange décalque qui rend peut-être l'étrangeté de l'original ; ou, plus près de nous et plus étrange encore, par son parti pris de rendre le texte selon l'ordre des mots, Klossowsky Virgile. Attention cependant au funeste mot à mot qui, comme disait Nerval d'une traduction rivale du Faust, "traduit absolument tout ce qui a un sens et même ce qui n’en a pas, ou ne nous paraît pas en avoir"!
La question est donc très complexe. Lors des débats que suscita la traduction de Hale, l'un des intervenants voulut y mettre un terme par cette judicieuse observation : "Le problème n'est qu'apparent : il y a un sens, des effets stylistiques, une façon de s'exprimer dans une langue, et ce sens ainsi que ces effets stylistiques peuvent être rendus tout compte fait assez fidèlement dans une autre langue par une façon de s'exprimer autre, mais équivalente". Mais cette opération ne doit pas oublier non plus que les grands livres sont, comme le dit Proust, déjà "écrits dans une sorte de langue étrangère" : comment ne pas perdre, en visant au naturel, cette étrangeté dans la traduction - sinon en la recréant de nouvelle façon ?
C'est pourquoi Valéry disait que traduire, c'est "reconstituer au plus près l'effet d'une certaine cause, au moyen d'une autre cause". La traduction est un art, dont on peut dire ce que Baudelaire disait de la critique : une activité éminemment subjective, qui, à la limite doit se traduire par la création d'une nouvelle œuvre.
Ariel Suhamy
Captain Doc, Avril 2003
http://www.captaindoc.com/biblionet/biblio54.html